10 septembre 2018 : Un récit de l’évacuation de la ZAD du Moulin


Il était resté un temps en brouillon, puis un peu oublié avec la succession d’événements depuis le 10 septembre. Brut de coffrage (nan, mais rien à voir avec Vinci 😉 ), on vous pause ici le récit d’une copine venue aider à défendre la ZAD. Retour nostalgique sur une journée où face 500 GM, les dés étaient pipé d’avance. Pour autant, nous ne nous sommes pas laissés faire…

Un récit de l’évacuation de la ZAD du Moulin

Je suis venu avec une amie, comme tant d’autres, dimanche 9 septembre 2018 soir pour défendre la ZAD du Moulin de Kolbsheim, menacée d’expulsion en raison du projet de construction du GCO (Grand Contournement Ouest à coté de Strasbourg).
Encore un de ces projets inutiles des années soixante-dix, pensé pour la bagnole, au mépris de toute considérations écologiques, et ressuscité récemment pour remplir les poches de Vinci.
L’ambiance à notre arrivée était électrique. L’intervention semblait bien être prévue pour le lendemain, et nous étions dans un état d’impréparation dramatique.
La nuit fut courte, car à guère plus de 4:30 du matin, les cloches du village sonnent le tocsin. Le son se répercute loin dans la campagne, autour de moi, des murmures, des mouvements, de la lumière. Il fait totalement nuit, mais le ciel est très clair. Et puis arrive le flap-flap caractéristique d’un hélicoptère qui se met à tourner en rond à basse altitude au dessus de la ZAD. Je me sens comme une mouche collée sur une toile d’araignée.
La plupart des gens filent à la barricade coté route, mais de l’autre coté il n’y a personne.
Certains disent « qu’ils » sont là, et je finis par les voir aussi: à l’autre bout du champs, du coté de la piste cyclable des projecteurs s’allument, balaient la prairie. Je vais rapidement voir de plus près: rien ne semble vouloir venir, je ferme la barrière du champs et avec un autre zadiste nous verrouillons du mieux possible les grilles de ce coté. Quand je repasserai dans l’après-midi, rien n’aura changé: personne n’est jamais passé par là.
Cependant, la crainte d’une attaque de ce coté nous fait empiler à la hâte divers objets car la barricade est plutôt faible.
Mais c’est de monde dont nos manquons, d’autant que la rumeur de leur arrivée de l’autre coté, à la barricade de la route nous parvient presque aussitôt. Combien sommes nous de ce coté? Moins de dix, sans doute.
Je file à l’autre barricade, coté route, les GM sont en face, il y a une centaine de personnes devant déjà, des habitants pour la plupart.
Je constate que les lampes des GM progressent à travers bois: ils vont couper l’accès à la ZAD en bloquant le retour vers le moulin!
J’entends les sommations des GM, et le premier gazage arrive, sous forme de grappes de petites boules métalliques rougeoyantes. La fumée envahis les lieux, les picotements, les yeux qui brûlent. Dans tous ces mouvements, quelque part, j’ai totalement perdu mon amie de vue, et ne la retrouve plus. Je retourne en arrière car je veux rejoindre le moulin.
Je sais avoir beaucoup trop tardé, et en effet quand j’arrive à l’autre bout du chemin, il est trop tard: les GM viennent de prendre position en coupant la voie. Je tente de passer l’air de rien, ça manque d’un mètre et on me renvoie en arrière.
Inutile de retenter par là, je plonge dans la foret à gauche, enfonçant mon keffieh trop clair sous ma veste noire et mon chapeau sombre sur mes yeux.
Cependant les torches captent le début de ma progression difficile ; il me faut escalader des troncs, ramper sous des frondaisons, écarter des ronces, j’avance lentement. Mais comme je le pensais, ils ne me suivent pas: leur équipement est bien de trop lourd pour cela.
Mon intention est d’aller jusqu’au bout de la forêt, du coté de la cabane des Rastas et de remonter le long du canal de fuite vers le moulin.
Mais je suis lent: je tente de ne pas être visible des lampes qui balaient toujours la foret et de ne pas faire de bruits inutiles en plus de devoir traverser un terrain difficile dans la nuit.
Je coupe le coin avec sans doute moins de trente secondes d’avance sur mes poursuivant qui ont pu prendre le champs rapidement: trois hommes en tenue sombre, sans lampe, avec un gros sac sur le dos, qui se déplacent silencieusement et communiquent par de discret cris de chouettes.
Profitant d’un retour de l’hélico qui apporte un peu de bruit pour couvrir mes pas, je me glisse au seul endroit possible: au plus près du canal. Mais cela ne suffira pas. Alors je plonge un pied dedans: 10 cm d’eau… et 30cm au moins de vase puante remonte le long de mon mollet. Je fais quelques pas dans l’eau, en déclenchant des remous et des bulles qui me semblent faire un bruit incroyable dans la nuit. Je finis par remonter sur la rive un peu en amont.
Les GM sont à l’autre bout du champs, et tiennent des projecteurs très puissants qui illumine toute sa longueur. Je me dis toutefois que je suis assez loin et que le bout du champs doit se fondre dans une masse indistincte, d’autant plus qu’ils sont à proximité d’éclairage violents.
J’arrive enfin derrière le moulin, me glisse le long du mur, mais au moment même où je me demande comment entrer, j’entends de gros « boom! » résonner en cadence, comme d’énormes tambours. Les GM sont en train de défoncer les portes à coup de bélier. Quand je jette un œil dans la pièce par le volet entrouvert, je vois une porte au sol et un GM devant…
Il commence à faire assez jour, nous nous retrouvons à plusieurs sur ce morceau de terrai pour le moment épargné par les charges des GM.
Progressivement d’autres zadistes arrivent.
Quand nous sommes une demi douzaines, certains remarquent que les GM se sont retirés du champs et que la voie est donc libre du coté du canal de fuite. On y va tous. Mais je ne veux pas simplement m’échapper ! Je constate que d’autres personnes sont vers l’arbre au centre de la ZAD, je remonte dans cette direction par le champs.
Des personnes sont là, mon amie aussi ! Ensemble nous enlaçons un arbre et décidons de ne plus bouger.
Mais presque immédiatement les GM sont contre nous, et nous somment de lâcher prise et de partir.
Sans écouter, nous restons là, fragile, vulnérables, accroché les uns aux autres, les mains enserrant le tronc .
Les GM commencent alors à nous arracher un à un de nos prises, une quinzaine de personnes sont encore autour de nous, dont une journaliste des DNA avec caméra et appareil photo, que je remercie au passage: la présence d’un média est une protection utile contre la violence policière.
Après quelques minutes de résistance, nous lâchons un par un et sommes rejeté de quelques mètres.
Nous restons au sol, à nouveau enlacé. Nous ne bougeons plus. Notre opposition à la destruction le la forêt est pacifiste mais résolue : nos ne partirons pas de notre propre gré. Sans haine, sans armes, et sans violence.
Il va y avoir encore quelques longues dizaines de minutes durant lesquels nous allons opposer nos simples corps à la violence de la machine militaire. Je me souviens d’une tentative de nous gazer le visage à la bombe, qui provoque une indignation parmi les autres militants présent autour de nous. Merci à eux aussi, de leur présence, de leur soutien. Pour nous séparer, et nous mettre en mouvement, ils tentent de multiples méthodes, beaucoup de clefs, de pouce, de bras au niveau du nez. Il faut alors trouver rapidement la rotation de poignet, de coude, d’épaule ou de tête qui empêchera la clef de verrouiller tout en restant solidairement accrochés les uns aux autres.
Il faut garder les doigts serrés, solidaires, ne pas laisser le pouce dépasser et esquiver la tentative de clef en trouvant un chemin de moindre résistance. Pour les clefs de bras, souvent une légère rotation du d’épaule ou de coude suffit, mais il faut tout de suite voir où elle peut verrouiller et donc quelle chemin éviter et lequel permet de dégager la prise sans trop d’effort. Les clefs de têtes (prise des doigts sous les narines en forçant le basculement de la tête en arrière) sont les plus traîtresses. Pour les éviter, la tête doit toujours être plaquée au sol ou sur un partenaire pour éviter la saisie. Si celle-ci a lieu, l’esquive consiste en une rotation du cou, qui désaligne la saisie qui devient alors inefficace.
Il faut noter qu’engoncé dans leurs armures et avec leurs gants, les GM sont assez malhabiles. Ça facilite le travail.
Pour me faire lâcher prise, un GM plaque violemment sa genouillère sur mes côtes et appuie, en travaillant sa pression sur mon flanc. La douleur est intense, et ma position ne me permet que de petits changements d’angles pour l’atténuer. Je ne lâche pas. L’adrénaline est telle qu’il me faudra plusieurs heures pour constater qu’il m’a fêlé une côte flottante sur le coté gauche.
Une fois séparé, ce qui finira inévitablement par arriver, je reste au sol, sans bouger. Là, ils éssaient à nouveau de nous saisir et de nous emporter. Pour échapper aux saisies il suffit généralement de tourner sur soi-même tranquillement au sol et ainsi faire lâcher prise aux GM.
Tout cela demande énormément d’énergie, et ces efforts ont un prix : muscles et tendons travaillent énormément et les deux jours suivants j’aurai de nombreuses courbatures et douleurs articulaires ; mais ils mobilisent aussi beaucoup de leur part : il ne seront jamais à moins de 3 sur moi, et souvent même quatre..
Enfin, ils parviennent à nous extraire de la ZAD et me posent avec les autres à l’extérieur de la barricade.
Après un instant de repos et de réconfort dans les bras des autres, ils nous demandent à nouveau d’avancer. À nouveau nous restons au sol, mais cette fois-ci le sol est de gravier, et ils m’écorcheront profondément le dos des mains en me plaquant au sol à quatre, pour affermir leurs clefs auxquels je ne peux plus cette fois échapper.
Épuisé, je laisse donc totalement partir mon esprit abandonnant mon corps inerte à leur pantomime grotesque. Il vont me traîner au sol, m’écorchant le front sur les graviers, me porter avec mes vêtements qui craquent de partout. Mon jean, déjà bien amoché (je n’ai pas choisi le plus beau pour venir) se déchire presque totalement, ma ceinture a craqué et j’ai le pantalon aux mollets et le t-shirt au dessus de la tête. Mais peu importe ; je ne suis plus là, j’ai totalement vidé mon esprit et ne suis plus qu’un sac de 80kg qu’ils doivent porter à grand effort sur encore deux cent mètres.
Enfin ils nous déposent sur la piste cyclable, un simple contrôle d’identité et nous pouvons partir, sur un long chemin qui nous fera revenir à Kolbsheim. Je marche avec mon amie, nous réconfortant mutuellement, vidé par ce qui vient de se passer.
Morale de l’histoire : former des binômes, ne vous lâcher pas. Le soutient moral est essentiel lorsque l’on est soumis à de tels événements sans y avoir été préparé.
La ZAD était indéfendable, trop étendue par rapport à notre nombre. Nous aurions donc dû tenter d’occuper uniquement certains points bien défini et non nous disperser sans préparation claire.
La résistance non-violente est efficace lorsque les playmobils ont ordre de ne pas faire trop de violences et que les caméras ne sont pas trop loin : ils ont mis beaucoup de temps à nous sortir.
Les gens dans les arbres c’est aussi efficace, ils ont été les derniers sortis.
Les gens venus en soutient à l’entrée auraient probablement dû être assis ou couchés dès la première sommation.
On lâche rien !

Au lendemain du 10 septembre 2018, les croqueuses de Vinci en action…

Il y a un an, le 30 novembre 2017, la cabane autour de la roulotte se terminait doucement pour affronter l’hiver…

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